Faire naître et élever en parc zoologique : Une mission difficile ; de l’expérience au savoir-faire.
Entretien libre de droits avec le docteur vétérinaire Benoît Quintard, directeur adjoint du Parc zoologique & botanique de Mulhouse.

Le Parc zoologique et botanique de Mulhouse est reconnu, au niveau international, pour son savoir-faire en termes de naissances difficiles.

Qu’appelle-t-on une «naissance difficile» ?
BENOÎT QUINTARD : Plusieurs éléments nous poussent à qualifier une naissance de «difficile».La mise bas, chez les espèces sauvages, est très rarement difficile.
En revanche, avant même la naissance, il peut être difficile de former des couples, alors que l’espèce est menacée et qu’elle fait l’objet d’un programme d’élevage européen, en vue justement de naissances. Le meilleur exemple actuel au Parc zoologique & botanique de Mulhouse est celui du cercopithèque de Roloway (Cercopithecus roloway). Un de nos couples ne se forme pas. Il s’agit alors de ne pas s’entêter et de s’en remettre au coordinateur du programme d’élevage (en l’occurrence, pour cette espèce précise, le Parc zoologique & botanique de Mulhouse), qui va devoir créer d’autres couples qui s’entendront mieux.
C’est ce qui a été fait avec nos lémuriens aux yeux turquoise (Eulemur flavifrons) avec des naissances à la clé suite à la formation d’un nouveau couple. A la naissance, le comportement de la mère vis-à-vis de son petit, le comportement du reste du groupe, du père, doivent également être pris en compte. Il convient de créer les meilleures conditions possibles pour que la mère évolue sereinement. Parfois, il faut l’isoler du mâle et de l’ensemble du groupe pour la réintégrer après trois-quatre jours. C’est la connaissance des individus par les soigneurs, qui travaillent au jour le jour avec eux, qui va permettre de mettre à jour le stress de la mère, et qui va dicter les décisions à prendre. Dans la nature, la femelle lémurien s’isole du groupe pour fuir le stress social. Au Parc, nous avons donc également isolé notre femelle ce qui nous a permis cette année, pour la première fois, d’avoir une femelle qui élève son petit, là où les équipes animalières du Parc avaient dû, les année précédentes, élever les jeunes à la main.
Le dernier élément qui fait d’une naissance une «naissance difficile» est donc l’intervention de l’homme dans l’élevage à la main du petit. Ce sont toujours des décisions difficiles à prendre, qui dépendent de plusieurs facteurs qu’on acquiert avec l’expérience, et qui restent heureusement rares.

Comment prenez-vous la décision d’élever un petit à la main ? Dans la nature, ce petit que vous décidez d’élever à la main n’aurait sans doute pas survécu ?
BENOÎT QUINTARD :
Nous savons, avant même la naissance, si le coordinateur d’un programme d’élevage incite ou non à l’élevage à la main. Certaines naissances sont tellement rares que le coordinateur nous demande de tout tenter pour ne pas risquer de perdre le jeune. C’est le cas notamment des propithèques.
En général, nous n’intervenons également que sur des espèces dont nous savons que l’impact de l’élevage à la main ne va pas compromettre la vie du jeune. Dans le cas des espèces dont nous savons que l’animal va développer un lien fort avec l’homme, nous travaillons à conserver un contact visuel et/ou olfactif avec sa mère et/ou le groupe pendant la phase d’élevage par l’homme, puis nous remettons le petit le plus tôt possible avec sa mère. Nous pouvons prendre l’exemple de deux portées de panthère de l’Amour (Panthera pardus orientalis) que nous avions élevées à la main. Avec l’accord du coordinateur du programme d’élevage, nous avions mis en place un système pour sortir la femelle du nid, de manière à ce que nous puissions aller donner un biberon au petit, et la laisser revenir immédiatement après la tétée, de façon à ce qu’elle continue à accepter son jeune même si elle ne l’élève pas.
Chez certaines espèces, je pense notamment à l’ours polaire ( Ursus maritimus ), un tel protocole d’élevage à la main est très difficile à mettre en place. Par exemple, dans le cas de Nanuq, notre oursonne née en novembre dernier, nous avons fait le choix de laisser le bébé et sa mère seuls pendant plusieurs mois, sans intervenir, et ce malgré les précédentes naissances qui n’avaient pas abouti à la survie des jeunes. Si nous avions dû élever Nanuq à la main, il aurait fallu l’isoler complètement de la mère. Les ours sont des animaux très intelligents et joueurs, qui demandent des interactions: l’homme aurait pris trop de place et l’oursonne n’aurait certainement pas eu un comportement d’ours.

Elever à la main, est-ce simplement nourrir le petit selon ses besoins ?
BENOÎT QUINTARD:
Elever à la main, c’est en fait remplacer l’ensemble des soins maternels de façon globale.
Nous parlons ici certes de nourrissage mais également de toilettage, ce qui passe par exemple par la stimulation de la région périanale et urogénitale pour faire déféquer le petit, le faire uriner. La transition alimentaire est une étape clé que nous préparons comme l’aurait fait la mère, en mettant dans la couveuse du petit des odeurs de fruits et de légumes, pour qu’elles deviennent familières.

Mais est-ce qu’un homme va apprendre à un singe ou à un oiseau à devenir singe ou oiseau ?
BENOÎT QUINTARD :
Non. Et c’est pour cette raison qu’il faut essayer de ne jamais couper le lien visuel et/ou olfactif entre la mère et/ou le groupe et le petit. Lorsque c’est possible, nous essayons de remettre le petit en contact avec ses congénères entre chaque tétée. C’est flagrant chez
certaines espèces d’oiseaux qui risquent d’être trop proches de l’homme. Autant la spatule rose ( Platalea ajaja ) ou l’ibis rouge ( Eudocimus ruber ) seront parfaitement détachés de l’homme un an après la fin de l’élevage à la main, autant un perroquet ou un vautour auront une réelle faculté d’imprégnation. Nous devons alors être prudents et mettre en place des protocoles où l’homme est le plus discret possible. Pour les nourrir, nous utilisons par exemple des poupées qui représentent la tête de la mère; nous mettons des bâches sur les couveuses pour être sûrs qu’ils ne nous observent pas, qu’ils ne s’habituent pas à la présence de l’homme. C’est d’autant plus important avec des espèces pour lesquelles des réintroductions dans la nature sont éventuellement envisagées, comme pour les vautours moines ( Aegypius monachus ), vautours fauves ( Gyps fulvus ) et les ibis chauves ( Geronticus eremita ).

Le décès d’un jeune est-il systématiquement un échec ?
BENOÎT QUINTARD:
Il est toujours vécu comme tel pour les équipes animalières. Mais nous savons aussi qu’avec cette naissance et malgré la mort du petit, la femelle a pris de l’expérience, a expérimenté une mise bas, et que cette naissance lui sera utile la fois d’après. D’ailleurs, la mort du petit est souvent l’issue des premières naissances dans la nature. Les cas de mortalité les plus frustrants sont ceux qui n’entrainent pas d’interactions avec la mère, dans le cas de morts nés par exemple : la mère ne tire alors aucune expérience de la maternité.

Existe-t-il une littérature qui va apprendre au vétérinaire ou au soigneur dans un parc zoologique à savoir toujours mieux élever les nouveaux-nés ou bien progresse-t-on sur le terrain, en apprenant de ses échecs ?
BENOÎT QUINTARD:
Nous bénéficions tous des retours d’expérience du réseau mondial de parcs zoologiques.
Lorsque nous avons décidé d’élever à la main notre premier lémurien aux yeux turquoise, parce que sa mère s’en désintéressait, nous nous sommes fortement inspirés de ce qui avait été fait pour les propithèques couronnées ( Propithecus coronatus ) à Vincennes et Besançon. C’est aussi pour faire progresser la communauté vétérinaire que nous nous devons de partager nos expériences, par des parutions par exemple, comme ça a dernièrement été notre cas autour de l’élevage du lémurien aux yeux turquoise, ou à l’occasion de conférences.

Quels sont vos plus beaux souvenirs de naissances difficiles au Parc de Mulhouse ?
BENOÎT QUINTARD :
Toutes les premières sont marquantes, parce qu’elle viennent récompenser nos efforts. Je pense à nos panthères de l’Amour qui sont désormais parties dans un parc zoologique en Amérique du Nord, aux lémuriens aux yeux turquoise, à des chats tigres ( Leopardus tigrinus ) que nous avons élevés à la main parce que leur mère avait un comportement agressif, à Nanuq, notre oursonne polaire ou encore à notre premier bébé tatou et à notre premier bébé crocodile nain d’Afrique. Actuellement, nous attendons avec impatience la première naissance, dans les années à venir, issue d’un couple de lémuriens aux yeux turquoise arrivé des Etats-Unis pour apporter du sang neuf à la population européenne dans le cadre du programme d’élevage. Ce sera un moment fort lorsque ce bébé arrivera, qui sera un espoir pour cette espèce, en danger critique d’extinction.

Eric LEFEBURE
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Eric LEFEBURE

Propriétaire du site "La vie à Mulhouse" il est sans doute le plus ancien des sites consacrés à Mulhouse, il fête ses 17 ans cette année et vous n'avez pas fini d'en entendre parler .
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