Les peintures et les gravures de Mitsuo Shiraishi traduisent l’entrelacement de ses deux cultures asiatique et européenne. Dans ses paysages oniriques et mystérieux, souvent en perspective aérienne, le contraste est saisissant entre une vue panoramique large et le traitement fin d’éléments détaillés à la pointe du pinceau. Un examen attentif de ses tableaux ou de ses gravures révèle l’existence d’objets poétiques, symboles évocateurs issus de l’histoire de l’artiste. Un manège, une balançoire ou un distributeur automatique renvoient à des souvenirs personnels mais ouvrent également au spectateur un horizon de rêve et de nostalgie. L’humain n’apparait pas dans ses œuvres, mais il est suggéré sous la forme d’un pantin ou par les traces qu’il laisse (plaid, lampadaire, cabane). Les lieux représentés ne sont pas caractérisés dans l’espace et le temps. L’artiste choisit de ne jamais imposer un univers mental mais de laisser au regardeur une entière liberté d’interprétation, et revendique le droit qu’a l’objet d’exister pour lui-même.

La lumière est le thème principal de nombre de ses peintures. Aube ou crépuscule, halo dans la nuit, dérisoire lueur d’un réverbère illuminant le désert, elle signale un moment de passage, de basculement de la réalité au rêve.

Rendre présent l’absent, suggérer sans nommer (ses œuvres ne portent pas d’intitulé), articuler les contraires (d’où le choix de ses titres : Ténèbres lumineuses à Mulhouse, Quiétude inquiète pour son exposition à l’Espace André Malraux à Colmar en 2014), l’œuvre de Mitsuo Shiraishi est, selon ses dires, « mentalement physique ».

Peut-on la qualifier de symboliste, ou bien de surréaliste ?
Le sentiment diffus d’« inquiétante étrangeté » qu’elle suscite pourrait renvoyer aux grands maîtres de l’absurde et du fantastique : Odilon Redon, René Magritte, Edward Hopper… Comme eux, il joue avec notre inconscient, révèle l’ambiguïté de nos perceptions et la fragilité de nos certitudes. Les perspectives impossibles, les ruptures d’échelles, les jeux d’optique pourraient rappeler cette filiation. Mais convoquer un héritage artistique serait trop pesant, et celui-ci se dissout dans la singularité de l’approche. Mitsuo Shiraishi ne démontre pas, il propose. Il utilise l’humour pour questionner la vulnérabilité du monde, il soulève avec discrétion d’essentielles questions sur l’absence et la mort. Son art oscille entre l’échappée et l’ancrage dans le réel. Il se situe dans un écart constant entre le familier et l’éternel.

2. Mitsuo Shiraishi, les évidences contrecarrées

Mitsuo Shiraishi, les évidences contrecarrées, par Germain Roesz

L’œuvre procède de sa double culture. Japonaise avec sa tradition exceptionnelle de la gravure à laquelle il faut rattacher l’artiste (les atmosphères, la représentation de l’espace différente de l’européenne, l’onirisme, l’attachement aux voies traditionnelles et sacrées). Occidentale dans ses références à Breughel, Jérôme Bosch (un merveilleux fantastique), au surréalisme (l’élaboration d’un monde singulier), à Odilon Redon. L’objet traité vient d’un regard particulier et incisif sur le réel.
Dans son œuvre, on saisit les déplacements opérés : le réel donne sa part de vide, d’absence, qui en fait la force poétique et la présence de l’Unheimlich (« L’inquiétante étrangeté ») de Freud. Il n’est pas un peintre d’histoires mais il nous fait prendre la place de l’inquiétude, de l’innomé, de la peur, avec un humour qui questionne le comment, le pourquoi, le peut-être. Les fins filaments qui s’accrochent aux pans d’un abîme produisent une infinité de questions : qui peut franchir une telle difficulté ? Qui ose affronter un tel travail pour nouer une passerelle impensable pour l’activité humaine ? Mitsuo Shiraishi rêve

Mitsuo Shiraïshi et Germain Roez

un réel à la saveur inoubliable. Le regardeur franchit les parois d’un rêve qui frémit de son inconscient, qui manifeste sa quête d’exploits mythiques. Il provoque des rapports opposés qui font mouche pour saisir le monde qui nous entoure (une forêt dans une presque clairière et un labyrinthe de béton dont la sortie est l’entrée). C’est l’opposition du construit et du naturel, c’est l’opposition entre se perdre dans la forêt et s’égarer mentalement. Cela concerne l’humain (jamais représenté) dont l’absence motive et fonde toutes les inquiétudes et va à l’essentiel. Parfois, un pantin observe la scène de la même manière qu’un peintre en fait le modèle de la représentation humaine. Il y a une dimension conceptuelle dans l’œuvre de Mitsuo Shiraishi. Elle ne se déploie pas sur le pur versant historique des tenants de cet art, mais elle en donne une évaluation qui déborde le « What you see is what you see » (« Ce que vous voyez est ce que vous voyez ») de Frank Stella. Elle indique qu’il y a, derrière l’épreuve de la tautologie et des faits, l’appréhension d’un secret qui restera inexpliqué. Je pense à l’expérience de Tony Smith qui roule en pleine nuit sur une route non éclairée, qui voit cela comme une sculpture ou comme la première formulation d’une performance. La sculpture Die est ce monument qui en résulte, un cube de 183 x 183 x 183 cm à appréhender avec son corps ; c’est une référence explicite à l’absence (de corps) et à la mort. Chez Shiraishi, ce sont bien des monuments qui sont représentés (labyrinthes, murs, caravanes, objets artificiels, etc.) qui posent le socle de la rêverie et de l’existence. C’est un miroir pour un regardeur qui se découvre. C’est par la peinture que Mitsuo Shiraishi interpelle l’étrangeté du réel, l’impossible exposé comme évidence, le caché donné comme présence, l’humain évoqué dans la fable fantomatique de l’automate comme arrière-monde.
Toujours c’est un espace qui amorce, entre l’objet/sculpture (banc, distributeur de

boissons, ampoule accrochée au ciel invisible, drapeau qui flotte dans un vent inapparent, lampadaires sur une

route sans usager, etc.) et le lieu/paysage/décor (désert, forêt épaisse, entailles d’une érotique cachée, brouillards) des rencontres ducassiennes à disséquer. L’artiste nous saisit à rebrousse-poil. Il donne à voir ce que nous ne pouvons penser que dans ces rêves fugaces, ces nuits torrentielles et ces réponses sans solution. Même si l’on pense parfois à Magritte, Ernst, Hopper, ce que réalise l’artiste est spécifique, qui déjoue l’histoire, qui perpétue des traditions éminemment modernes. Une montagne/un cyclope rejoue l’installation Étant donnés de Marcel Duchamp (nous parcourons un couloir d’un œil qui ne trouverait jamais son issue).
Œuvre de l’allusion allusive, de la rêverie qui rêve, du réel qui s’émancipe de lui-même. Œuvre de l’intelligence retrouvée qui fabrique sa tour de Babel avec d’invisibles humains. Tout cela se tient si près de l’apparence humaine qu’elle peut apparaître soudainement. Miracle de peintures dans la texture lisse de l’huile qui cache son application, dans le tracé des traits qui tremblent et gravent les gestes et les faires de l’artiste, dans l’humour souriant de celui-ci qui contrecarre toutes les évidences.

Germain Roesz, août 2018

  1. Les rendez-vous

DIMANCHE 21 OCTOBRE à 16H 

VISITE GUIDÉE

Visite de l’exposition Ténèbres lumineuses  par l’artiste Mitsuo Shiraishi en compagnie de Germain Roesz, peintre, écrivain et professeur émérite de l’université de Strasbourg.

Musée des Beaux-Arts
4, Place Guillaume Tell 68100 Mulhouse
Tel. +33 (0)3 89 33 78 11

Ouvert tous les jours sauf mardis et jours fériés
de 13h à 18h30  de 13h à 19h du 24 novembre au 23 décembre et fermé exceptionnellement le 24 décembre.
Entrée gratuite

VENDREDI 2 NOVEMBRE de 14h à 17h             

ATELIER VACANCES

L’UNIVERS DE MITSUO 
A partir de 6 ans

Le Musée des Beaux-Arts vous propose de découvrir l’exposition temporaire  « Ténèbres lumineuses» et entrer dans l’univers de l’artiste japonais Mitsuo Shiraishi.

Atelier gratuit sur inscription au 03 69 77 77 90 ou edith.saurel@mulhouse-alsace.fr

DIMANCHE 9 DECEMBRE 16 h

PEINTURE ET POESIE

Visite de l’exposition Ténèbres lumineuses en compagnie de l’artiste et de Claudine Bohi,

Claudine Bohi

poète et auteur du livre « Naître c’est longtemps » aux éditions La tête à l’envers. Cet ouvrage est illustré par des œuvres de Mitsuo Shiraishi.

DIMANCHE 13 JANVIER 2019 16h CONCERT

Nohomu Kuya, percussioniste de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse

Concert-performance dirigé par Nahomu Kuya, percussionniste solo de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse

« Je crois que le Beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clairobscur produit par la juxtaposition de substance diverses. (…) le Beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre. » – J.Tanizaki

En s’inspirant de cette citation, Nahomu Kuya et ses musiciens joueront des morceaux musicaux en résonnance avec l’œuvre du peintre.

Photos de Mulhouse un jour d’hiver

Eric LEFEBURE
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Eric LEFEBURE

Propriétaire du site "La vie à Mulhouse" il est sans doute le plus ancien des sites consacré à Mulhouse, il fête ses 18 ans cette année et vous n'avez pas fini d'en entendre parler .
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